Le jeu de Lakévio !

logo une histoire, une image

 Une image :

1880 Lluisa Dulce i Tressera marquise de Caastellflorite by Antonni Caba

 Antoni Caba - Portrait de la marquise de Castellflorite - 1880

"La marquise sortit à cinq heures"... phrase attribuée par André Breton à Paul Valéry, mais, il y a des doutes...

 Devoir-Jeu Numéro 4 !

Il s'agit d'étoffer cette simple phrase pour en faire... toute une histoire !

Un texte :

Comme tous les matins, la marquise sortit à cinq heures. Elle avait jeté un manteau en lainage sur ses épaules et enfilé des mules à la va vite. En ouvrant la porte d’entrée, elle sentit le souffle froid de l’extérieur et eut envie de se couvrir plus chaudement. Mais Jaspe était déjà sortie. Alors elle remonta le col du manteau. Elle se saisit d’une bougie, l’alluma et sortit.

Il allait falloir changer cette habitude, du moins quelques semaines, elle en prit conscience. Madame la marquise se dépêcha. La balade fut de courte durée et pourtant, elle était gelée.

Quand elle entra, elle se précipita sur le fauteuil qu’elle tira au plus près de la cheminée. La femme de chambre avait allumé le feu et la bonne lui proposa une boisson chaude. Peu à peu, elle se réchauffa et écarta les pans de son manteau.

Son époux arriva dans la pièce et la trouvant fort blanche, il lui saisit les mains.

« Très chère, il va falloir cesser de sortir votre petite chienne aux aurores ; vous allez prendre froid.
-        Mais Jaspe demande à sortir le matin de bonne heure.
-        Déléguez très chère : nous disposons d’assez de domestiques pour se charger de cette corvée. »

Elle ne répondit pas. Oui, il y avait assez de domestiques pour déléguer la sortie matinale de la petite bête ; mais elle n’avait jamais considéré le pipi matinal comme une corvée. Bien au contraire. Dès que l’animal bougeait, elle sautait hors du lit avec un empressement qui ne cessait d’étonner son époux. C’est qu’elle avait à faire le matin, aux aurores. C’était son jardin secret, ce qu’elle voulait préserver par-dessus tout dans sa vie de rêve.

Elle aimait son époux et les deux ans de mariage lui avaient apporté son lot de joie. Elle était comblée, servie, écoutée, appréciée. Sa vie était facilitée à tout instant. Et pourtant, elle se sentait oppressée. Ça commençait le matin, au moment de l’habillage après la sortie matinale. Le corset l’indisposait, ainsi que tous les froufrous qu’elle devait porter et qui alourdissaient la marche.  Et ensuite, il fallait bien se tenir, sourire, soutenir les conversations, être aimable avec chacun. Marquise, elle se devait d’être en société du matin au soir, toute dévouée à son rôle. Et cela l’indisposait de plus en plus.

Elle songeait souvent à son enfance, quand elle courait à travers les prés, éprouvant ce merveilleux sentiment de liberté. En cent choses, elle l’avait cherché sans plus jamais le ressentir à son grand regret. Puis, elle eut Jaspe en cadeau il y a six mois et tandis qu’elle la sortait un jour de printemps au lever du jour, elle eut une grosse émotion. Dans le jardin surplombant la capitale, assise sur un banc, elle se surprit à s’amuser à regarder les premiers mouvements dans la ville : des charrettes à bras, des cavaliers, des calèches qui déambulaient dans les rues et dont elle suivait le cheminement entre les habitations. Elle attendait et voyait des quartiers s’animer et s’illuminer à l’arrivée des visiteurs. Ce spectacle la remplissait de joie. C’était bête, mais elle retrouvait ses sensations de petite fille quand elle s’émerveillait d’un pas grand-chose. Un bonheur simple, pur. Pour rien au monde, elle ne voulait perdre ces moments de grâce. Cette sortie devint son petit plaisir quotidien, où elle ne devait rien à personne et où elle retrouvait son âme d’enfant. Tous les matins, à cinq heures, Paris s’éveille et madame la Marquise revit.

D'autres versions sont à découvrir chez Lakévio : clic