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Yuri Bosko - peintre russe né en 1930 à Samarkand (aujourd'hui Ouzbekistan).

Un texte :

Irina Deskova avait quarante six ans et vivait un grand drame. Robuste femme, elle travaillait aux champs avec la vigueur de deux hommes et en tirait une certaine fierté doublée de bonheur. Elle avait toujours vécu dans ce village, ne connaissant rien d’autre du monde que ce que la télévision voulait bien lui en montrer. Alors, tandis qu’elle s’affairait à son labeur, sous le soleil de plomb, son esprit vagabondait dans des territoires inconnus qu’elle idéalisait.

Elle était mariée depuis vingt-cinq ans à Igor dont elle faisait le bonheur. Elle était une brave femme qui à défaut d’être belle, montrait de nombreuses qualités dans le travail agricole et dans l’exercice des tâches ménagères. Car oui, elle était disgracieuse avec ses traits trop masculins, comme si la nature s’était trompée à sa conception. La question de choisir un époux ne s’était pas posée pour elle. D’ailleurs, on ne pouvait pas parler d’amour entre eux. Il n’y en avait jamais eu entre eux. Une complicité, oui. De l’amour, non. Igor de dix ans son aîne, vivait de l’autre côté du village quand elle était jeune fille. Les deux âmes seules s’étaient rencontrées à plusieurs reprises dans les commerces avant de s’engager dans une association conjugale entre deux âmes solitaires. 

Depuis vingt-cinq ans, elle se démenait dans son travail d’agricultrice dans les champs le jour puis dans celui de femme d’intérieur le soir. Tout de l’extérieur laissait croire à un bonheur simple, établi. Pourtant, chaque soir, Irina quand elle s’asseyait, son labeur terminé, vaisselle et maison remise en ordre, commençait à penser à son destin. Chaque soir, ça remontait en elle, une terrible rancoeur … Comme chaque soirée, Igor avait disparu depuis longtemps, ayant rejoint ses copains de café quand elle se posait enfin. Elle restait immobile sur sa chaise, dévastée. Elle regardait ses mains d’homme, son buste sans poitrine et s’attardait sur son ventre. Il était musclé, certes mais qu’importe… Car c’était bien là la cause du drame d’Irina. Il refusait de faire d’elle une mère. Vingt cinq ans qu’elle attendait. Et maintenant elle savait qu’elle ne donnerait jamais de fils à Igor. Lui, ne parlait jamais de cela. Ils gagnaient leur vie dans leur petite ferme qui tournait bien : cela semblait suffire à son bonheur.

Après quelques instants d’abattement, chaque soir, Irina allait noyer son chagrin devant le petit écran où les paysages du monde entier défilaient devant ses yeux définitivement secs. Tout restait à l’intérieur. Elle avait renoncé à regarder les films romantiques qui ne lui apportaient que tourment. Les documentaires animaliers ou géographiques avaient des vertus d’évasion incomparables. Ne pas réfléchir, ne pas penser… Puis tombant de sommeil, elle allait se coucher pour être en forme pour la prochaine journée aux champs. Elle n’entendait même pas Igor rentrer. De toute façon, il était trop tard pour elle…

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