Le rendez-vous de Lakévio !

logo une histoire, une image

une image :

Fanny Nushka Moreaux contemporary French artist

Fanny Nushka-Moreaux - Une journée ensoleillée - 2014

une histoire :

Dès qu’il l’avait vue, dans l’allée commerçante de la station balnéaire, son cœur avait fait un bond. Elle était penchée devant l’étalage de bimbeloteries estivales. Le choc qu’il avait ressenti avait été si fort, qu’il entreprit un acte qui lui aurait paru insensé en situation normale, –mais là, il se sentait dans une autre dimension- il la suivit. Elle allait de commerce en commerce, tournant les tourniquets de lunettes ou touchant les étoffes des vêtements. La voie commerçante débouchait sur le front de mer, et ils s’en approchaient. Alors, avec une audace qu’il ne se connaissait pas, il l’aborda.

« Bonjour.
-Bonjour.

- Je voulais savoir si vous accepteriez de poser pour moi ? Je suis photographe professionnel et en vous voyant, je me suis dit que vous étiez un modèle exceptionnel, que je ne pouvais pas vous laisser partir comme ça. Alors, si vous le voulez, je pourrais vous faire un book. »

Il était lui-même surpris de ces mensonges qu’il prononçait d’une façon des plus naturelles. Il avait vu dans un reportage à la télévision que certains photographes abordaient les filles dans la rue pour recruter de nouveaux modèles. Elle pourrait être séduite par cette proposition, il n’en doutait pas : les filles doivent aimer entendre dire qu’elles ont les qualités de modèles de magazines. Elle était plus âgée qu’il ne l’avait cru. Elle le regardait interloquée. Il sentait qu’il devait la convaincre ; il voulait la revoir à tout prix.

« Quand je vous ai aperçue, j’ai pensé qu’il fallait que je fixe votre beauté sur pellicule. Une petite entorse à mes vacances mais vous êtes si magnifique : vous avez le profil des plus grands mannequins. »

Elle le regardait, toujours surprise.

« Ce sera gratuit, ça prendra moins d’une heure. On pourrait se donner rendez-vous sur la plage. Je fais les photos et on se revoit pour que je vous apporte le book »

Elle baissa la garde et accepta cette invitation. Qu’avait-elle à perdre ? Une heure de son temps. Et elle aurait des photos de vacance uniques !

Quand il rejoignit ses amis au café, et leur raconta la scène incroyable ; lui, le timide avait abordé une bombe et lui avait proposé une forme de rancard. Il était encore sur un petit nuage quand l’un de ses potes souligna le fait que photographier avec un téléphone portable, ça ne faisait pas « très photographe professionnel ! » Tout le monde se mit à rire. Ce fut Jean qui le sortit d’affaire : « je vais te prêter un argentique. Ma mère en a un. Tu feras attention bien sûr. »

Le lendemain, il avait l’appareil en main et l’avait manipulé toute la matinée pour apprivoiser les rudiments de la photo. Elle arriva plus belle encore que la veille : en tee-shirt blanc et en short de jeans, son bronzage était mis en valeur. Il dut se reprendre avant de commencer la séance qui fut un moment de complicité entre eux ; les plaisanteries avaient suivi les timidités initiales. Quand elle dut partir, ils se firent la bise. Il fixa un rendez-vous dans un café pour lui apporter les clichés développés. Pendant quelques jours, il surfa sur ce petit nuage. Quand il lui présenterait les photos, il en profiterait pour se déclarer enfin. Il ne pensait qu’à elle, si belle.

Comme prévu, il récupéra les photos développées à l’accueil de la superette. Il ne put attendre d’être chez lui pour découvrir les merveilleux clichés et ouvrit la pochette, au coin de la rue. Quel ne fut pas son effroi en découvrant le résultat.  Son monde s’effondra : irait-il au rendez-vous ? Car il était évident qu’il avait perdu la face, tout comme sa belle sur les clichés qui étaient tous flous, sans exception.