Le rendez-vous de Lakévio !

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 Séance de rattrapage avec l'image de la semaine dernière.

Une image :

 Anne-Françoise Couloumy

 "Il ne faut jamais éclaircir le mystère. De toute façon, un écrivain ne le pourrait pas. Et même s'il cherche à l'éclaircir de manière méticuleuse, il ne fait que le renforcer. " Patrick Modiano

 ONIRIQUE,  ETRANGE, MYSTÉRIEUSE...

un texte: 

La première fois que j’ai poussé cette porte, j’avais treize ans. J’étais accompagnée par ma mère qui carressait l’espoir que je devienne une gande virtuose. Une de ses nouvelles relations lui avait recommandé ce professeur de piano parce qu’une amie d’une amie… C’est vrai que j’aurais pu être une grande artiste. Les années de conservatoire m’avaient offert une bonne base et sans ce déménagement, je suis certaine que j’aurai excellé dans le domaine. Promise à un grand avenir, on y croyait tous à cette époque.  J’ai déçu ma mère. Terriblement déçu. Et ce n’est pas la dernière fois qu'elle ressentira un sentiment de dégoût à mon égard.

La seconde fois que je vins, je le fis seule. L’appartement était coquet, le grand piano occupait tout le salon. J’étais heureuse de reprendre des leçons. Je fis une belle démonstration de mes talents. Bien qu’il y eut du travail à accomplir, lui, le professeur m’encouragea. Nous allions accomplir des merveilles. J’étais aux anges.

La troisième fois que je franchis la porte de son appartement, il se montra plus familier comme si on s’était toujours connus. Il sut trouver les mots pour m’encourager. Il partagea le tabouret à mes côtés pour corriger la position de mes mains. Il était enthousiaste et son optimisme me contaminait. Je rentrais à la maison galvanisée.

La dixième fois que je poussais cette porte, je venais d’avoir quatorze ans. Ce fut la dernière dans le cadre des cours de piano, car je les arrêtais juste après. Le cours de piano avait pris la forme d’une torture. C’était insoutenable. Je rentrais chez moi, m’enfermant dans un mutisme après avoir déclaré que j’arrêtais le piano. Ils tentèrent à plusieurs de me faire changer d’avis. Mais rien, rien ne pouvait me décider ; ce fut la première fois que j’osais dire non. Un peu trop tard, il est vrai…

La onzième fois fut un acte manqué. J’y allais déterminée. Je savais qu’il était temps, que j’étais prête pour cela. J’avais pesé le pour et le contre et je savais que je ne me trompais pas. Il était temps de pousser à nouveau cette porte. Hélas, elle resta close. Le professeur n’était pas là.

Aujourd’hui, c’est donc la onzième fois que je vais franchir cette porte. Car, j’ai bien l’intention de rentrer même si je dois attendre longtemps pour cela. Il a volé mon insouciance. Il m’a sali. Il a brisé ma carrière mais aujourd’hui, je vais retrouver ma dignité. Ce soir, je renouerai avec un bon sommeil quelque soit le lieu je dormirai. Je frapperai à la porte jusqu’à ce que ce salaud ouvre. Et quand je serai dans la pièce avec lui, je lui planterai le couteau, le plus profondément possible, très violemment. Je veux sentir les tressaillements de son corps perdant la vie. Il ne touchera plus aucune petite fille.

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